Il ne reste que quelques minutes, et Stéphane le sait. Dans moins d'une dizaine de minutes, il dirait sa dernière réplique... Avant longtemps.
Alors qu'il reste l'air ébahi devant le panneau d'affichage de l'arrêt de bus, il ne cesse de se remettre en mémoire ces centaines de scènes tournées, ces milliers de répliques qu'il a joué. Dos à la caméra, il se remémore discrètement ses moments d'extase avec son compagnon de scène, Gritou, lors de la relecture du scénario, et évidemment, des scènes d'improvisations qui vont avec.
Ce décompte approximatif du nombre de minutes restant avant l'arrivée du bus était très symbolique ; après tout, la vie n'allait pas s'arrêter pour Stéphane. Il savait qu'il reviendrait sans doute comme guest-star dans une prochaine saison, peut-être, songeait-il, de façon récurrente. Il ne fut pas facile de cacher la larme qui coula sur sa joue, mais son talent, acclamé par la méta-critique, alliée à la naïveté du personnage principal, fit que personne ne s'en rendit compte.
Que faire, à présent ? Les comédies et tragédies tirées de l'univers du 21ème siècle n'intéressent plus personne. Il avait été recruté spécialement pour sa passion pour cette époque, comme tous les acteurs de l'hypersérie ; et même si son talent d'acteur a depuis été reconnu internationalement, il n'a aucune idée de ce qui l'attends. Après tout, le tournage d'épisodes de pseudo-réalité était tellement un projet innovant que toute création lui semblerait complètement ennuyeuse...
Le bus arrive ; il cherche, dans sa poche, l'euro dix qui lui est nécessaire pour acheter un ticket. Pour quitter la série, il lui avait fallu trouver un prétexte, et pour sortir du scénario, les scénaristes ont construit un tournant dans la vie de son personnage. Il est rare qu'un acteur aie une scène seul avec le personnage principal alors que son départ a été programmé. Les tentations sont tellement fortes et les enjeux si importants qu'il est rare que l'on ne craque.
Stéphane s'assoit dans le bus. Il avait consacré les cinq ans de sa vie à ce projet complètement fou, il aura collaboré à tous les stades de sa création, ayant même écrit plusieurs arcs et imaginé des dizaines de backgrounds. Deux ans d'entraînement avait été nécessaire pour y arriver, et plus que deux minutes avant qu'il en parte, sans aucun éclat, aucune action véritable.
Le bus s'arrête à l'arrêt. Stéphane lui sert la main. Des milliers de phrases lui brûlent les lèvres, tout s'affole dans son cerveau. Il sait qu'il ne doit pas rater cette fin, non, à tout prix. Il savait à quoi il s'exposait s'il n'avait que l'idée folle de ne serait-ce que lui dire son vrai nom.
Alors qu'il le regarde traverser la rue, il sait désormais que c'est fini. Que comme toujours, l'objet de toute son attention, de toute leur attention, de l'attention de centaines de milliers de spectateurs, cet acteur qui ne le sait point, cet homme qui ne connaissait que mensonges, simulacres et dissimulations, tout en ne se doutant de rien, que le "personnage principal" tournerait la tête vers lui, en faisant un grand sourire, avant de continuer de gambader, son lourd sac sous le bras.
« Ah, Stan... Si seulement tu savais... »
Il est minuit dix. Stéphane D. enfile sa petite veste, et regarde fixement par le pare-brise d'un bus qui démarre. Dans moins de quatre minutes, il sera dans sa "maison", où toute l'équipe de tournage et tout ses camarades acteurs l'attendent pour fêter son départ ; simplement différemment.